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31 mars 2012 6 31 /03 /mars /2012 17:16

   Mercredi 11 janvier, les étudiants de la classe préparatoire ATS ont assisté à la représentation de Woyceck, La Mort de Danton et Léonce et Léna, les trois pièces du romantique allemand Georg Büchner (1813-1837), dans la mise en scène de l'actuel directeur de la Comédie, Ludovic Lagarde. Défi relevé brillamment que celui de porter à la scène les trois œuvres, dans l'intention de donner à voir et à entendre la cohérence profonde de l'univers de ce jeune écrivain passionné par les maladies mentales et par la Révolution française.

   Robespierre-dans-La-Mort-de-Danton.jpg L'unité de la trilogie est aussi dans son rapport à la politique. Ludovic Lagarde a choisi de présenter d'abord la dernière pièce, Woyceck, restée inachevée. Fragmentaire, hallucinée, elle montre la destinée tragique d'un jeune soldat, pauvre diable humilié tour à tour par son capitaine, son docteur, un sergent-major amant de sa femme. Assassiner cette dernière est le terme d'une vie d'exploité, d'aliéné, sans aucune perspective politique ou idéologique. Dans La Mort de Danton, la conscience politique des personnages est au contraire intense, se confond presque avec le sentiment de vivre, mais débouche sur la mort. Enfin, dans Léonce et Léna, la politique est devenue dérisoire satisfaction des petits intérêts personnels : la comédie est une caricature féroce du système politique en place dans la plupart des états allemands de l'époque, et une étonnante anticipation de la politique spectacle...

   Au centre, La Mort de Danton, nourrie d'emprunts et de citations (comme  Léonce et Léna d'ailleurs). Nous voici plongés au cœur de la tourmente révolutionnaire, lorsque Robespierre et ses partisans osent s'en prendre à Danton, tribun redouté, très populaire, mais peu vertueux aux yeux de "L'Incorruptible". Ce talon d'Achille contribue à précipiter sa chute. Pièce étonnante, truffée de discours réellement prononcés par les personnages : Büchner, bien informé, en cite de larges passages. 

   En ces temps de campagne électorale, il n'est pas inintéressant de se souvenir de cette période qui continue de fasciner beaucoup de monde, et il n'est pas interdit de faire quelques comparaisons, rapprochements, pourquoi pas...

   Je vous livre l'un des discours de Robespierre, extrait de l'acte I, scène 3 (p. 55 à 58 / édition GF n°888, traduction de Michel Cadot) :


ROBESPIERRE. – (…) Je vous l’ai déjà dit une fois : les ennemis intérieurs de la république sont divisés en deux camps, comme deux corps d’armée. Sous des bannières de couleurs différentes et par les chemins les plus divers ils se hâtent tous vers le même but. L’une de ces factions n’existe plus. Dans leur affectation délirante ils cherchaient à jeter au rebut comme des faibles d’esprit hors d’usage les patriotes les plus éprouvés pour priver la République des bras les plus solides. Ils ont déclaré la guerre à la divinité et à la propriété pour faire une diversion en faveur des rois. Ils ont parodié le drame sublime de la Révolution pour la compromettre par leurs extravagances calculées. Le triomphe d’Hébert aurait plongé la République dans le chaos à la satisfaction du despotisme. L’épée de la Loi s’est abattue sur le criminel. Mais qu’importe à l’étranger s’il lui reste des criminels d’une autre sorte pour atteindre le même but ? Nous n’avons encore rien fait tant que nous avons une autre faction à détruire. Elle est le contraire de l’autre. Elle nous entraine vers la faiblesse, son cri de ralliement est : pitié ! Elle veut ôter au peuple ses armes et la force de s’en servir pour le livrer nu et énervé aux rois.

   L’arme de la République est la terreur, la force de la République est la vertu. La vertu, parce que sans elle la terreur est nuisible, la terreur, parce que sans elle la vertu est impuissante. La terreur est une émanation de la vertu, elle n’est rien d’autre que la rapide, sévère et inflexible justice. Ils disent que la terreur est l’arme d’un gouvernement despotique, et que le nôtre  par conséquent ressemble au despotisme. Sans doute, mais dans la mesure où le sabre aux mains d’un héros de la liberté ressemble au sabre qui arme le satellite du tyran. Que le despote gouverne par la terreur ses sujets réduits à l’animalité, c’est son droit de despote, que vous mettiez en pièces par la terreur les ennemis de la liberté, en tant que fondateurs de la République votre droit n’est pas moindre. Le gouvernement de la République est le despotisme de la liberté contre la tyrannie.

   Pitié pour les royalistes ! s’écrient certaines gens. Pitié pour des scélérats ? Non ! Pitié pour l’innocence, pitié pour la faiblesse, pitié pour les malheureux, pitié pour l’humanité. Seul le citoyen pacifique jouit de la protection sociale. Dans une république, seuls les républicains sont des citoyens, les royalistes et l’étranger sont des ennemis. Punir les oppresseurs de l’humanité et de la clémence, leur pardonner est de la barbarie. Tous les signes d’une fausse sensibilité me font l’effet de soupirs poussés en direction de l’Angleterre ou de l’Autriche.

   Mais non content de désarmer le bras du peuple, on cherche à empoisonner par le vice les sources les plus saintes de sa force. C’est là l’attaque la plus subtile, la plus dangereuse et la plus répugnante contre la liberté. Le vice est la marque de Caïn de l’aristocratisme. Dans une République ce n’est pas seulement un crime moral, mais en même temps un crime politique ; le vicieux est l’ennemi politique de la liberté, et plus les services qu’il lui a en apparence rendus sont grands, plus il est dangereux pour elle. Le citoyen dangereux est celui qui use plus facilement une douzaine de bonnets rouges qu’il n’accomplit une bonne action.

   Vous allez facilement me comprendre si vous pensez aux gens qui vivaient autrefois dans des mansardes et maintenant se promènent en carrosse, se livrant à la débauche avec des ci-devant marquises et baronnes. Nous sommes en droit de demander : a-t-on pillé le peuple, a-t-on serré les mains des rois remplies d’or, quand nous voyons des législateurs du peuple parader avec tous les vices et tout le luxe des ci-devant courtisans, quand nous voyons ces marquis, ces comtes de la Révolution faire de riches mariages, donner de somptueux dîners, jouer, avoir des domestiques et porter des vêtements de prix. Nous avons le droit de nous étonner quand nous les entendons inventer de bons mots, faire les beaux esprits et affecter le bon ton. On a récemment parodié Tacite d’une manière éhontée, je pourrais répondre avec Salluste et travestir Catilina ; mais je pense n’avoir plus un trait à ajouter, les portraits sont achevés.

   Pas d’accord, pas d’armistice avec les hommes qui ne pensaient qu’à dépouiller le peuple, qui espéraient emporter impunément ces dépouilles, et pour qui la République signifiait seulement spéculation et la Révolution un métier. Effrayés par le flot tumultueux des exemples, ils cherchent tout bas à refroidir la justice. On pourrait croire que chacun se dit : nous ne sommes pas assez vertueux pour être aussi terribles. Législateurs, philosophes, ayez pitié de notre faiblesse, je n’ose pas vous dire que je suis vicieux, je vous dis plutôt : ne soyez pas cruels !

   Tranquillise-toi, peuple vertueux, tranquillisez-vous, patriotes, dites à vos frères de Lyon que le glaive de la loi ne rouillera pas dans les mains à qui vous l’avez confié. —  Nous allons donner un grand exemple à la République…

Georg-buchner-Pieces.jpg

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